UN JEUNE FESTIVAL DE L’AUTRE COTE DU MIROIR

Dans son style inimitable, Jean-François Coutureau nous fait revivre les 10 ans de Vague de Jazz :

Vague de jazz : 10 ans ?

On ne sait plus trop quand il a commencé, cet anniversaire-là, un anniversaire (Lewis) Carrollien.

Age de raison ou de déraison ? Sans doute les deux, se dit-on en égrenant la liste des invités de l’année et des dix ans de festival. Aujourd’hui, ils sont tous de retour, ou presque.

Tout (?) commence le 30 Mars 2012 à l’Onyx de Nantes par une soirée de printemps franchement estivale. Le petit monde de Vague de Jazz se presse, s’embrasse tandis qu’une jeune fille légère parcoure l’espace en tous sens, telle une ballerine.

Un Américain à Nantes. Le rêve de Jacques-Henri Béchieau enfin réalisé : Dave Liebman invité par le trio Emler-Tchamitchian-Echampart. Cerise sur le gâteau : Alexandra Grimal (la ballerine), égarée dans les couloirs de l’Onyx, qui délivrera un solo d’exception.

Paul Morizot présente le concert exceptionnel et encense le festival Vague de Jazz né à Longeville-sur-mer. Il y a six ans, en 2006, Yannick Jaulin les avait nommés les « Géants du Jazz » : le trio, comme à son habitude, emprunte des chemins de traverse où Dave Liebman les rejoint sans peine, aérien, détaché des contingences terrestres, assis à l’avant-scène sur un tabouret haut, le dos renversé sur le piano d’Andy qui vibre à l’unisson, la tête dans les étoiles.

Musique du dépassement, recherche de perfection. Mais combien sont-ils ceux qui acceptent leurs limites sensibles, fragiles, lyriques, comme Dave Liebman qui soulève les âmes, rugit dans l’alto, caresse le soprano, main droite dans l’espace accompagnant le geste musical, la musique jusqu’au fond des yeux mi-clos, des joues qui se gonflent comme celles des anges du Jugement, de la voix qui grogne, prise d’un désir de raconter, en deçà des anches, primale, en recherche  d’humanité ? Car Dave Liebman est un chanteur, en cousin de Wayne Shorter et de John Coltrane, mystique, expansif, vital. Un joueur de flûte aussi (« with a natural ear » aurait dit Shakespeare). Chez lui, le souffle est premier.

Pas étonnant qu’il vibre sur les mélopées d’Andy Emler, la flamme des soli d’archet de Claude Tchamitchian, les rythmes jaillissants d’Eric Echampart, qu’il applaudit.

« Réveil à Lhassa » : final en apesanteur, à bout de souffle, quand le temps suspend son vol.

« Voyage en Comptine » métamorphosé en road movie : une traversée des grands espaces américains, le vent des plaines au fond des instruments.

En rappel, un (fantastic?) « Mr Fox », ou l’histoire de ce vieux renard d’Andy qui rôde près de chez Disney (« C’est vrai ! » lance derrière nous un Jacques-Henri aux anges), aux rythmes reggae assumés, une fête des sens, un bonheur de fin de concert, soprano tourné vers les étoiles en trompe-la-mort.

Des géants, oui, mais bien humains.

Joyeux anniversaire Vague de Jazz : Jacques-Henri s’étrangle d’émotion en qualifiant le concert de ce soir-là de « concert merveilleux ».

Puis apparaît Alexandra Grimal à la robe fleurie côté jardin, arrimée à ses deux saxophones, introduisant son solo en portugais, puis en français. Debout à la porte du jardin, entrera-t-elle ?

Entrerons-nous ? Intrigués, nous pénétrons dans l’intimité d’un jardin. Petite-cousine d’Alice et de Dave Liebman, Alexandra parle en deçà des anches, halète comme une enfant au souffle court, perdue dans un monde qu’elle ne reconnaît pas (au milieu des musiques synthétiques crachées par des haut-parleurs invisibles, dans la menace des talkie-walkies de la sécurité (?) lançant des appels intempestifs qui l’interrompent et l’interloquent), ose chanter à tue-tête, esprit d’oiseau quittant sa branche dans la pénombre. Côté cour, assis seul à une table, Dave Liebman est toute oreille.

Pour un temps (trop court pour un souffle si long), un grand nombre de spectateurs amassés autour d’elle ont quitté l’avant-salle obscure au plafond bas de l’Onyx (aux murs couverts des photos de Caroline Pottier, dont celle de la saxophoniste déjà en partance, sur un quai de gare) pour la route fleurie d’Alexandra et ses promenades d’enfant prodige, lumineuse à l’image de sa robe, osant la transparence avec courage.

Un joyeux « non anniversaire », aurait dit Alice (revue par Walt Disney), avec la musique, les musiciens, et le livre des dix ans de Vague de Jazz (photos : Caroline Pottier, textes : François Bon, Philippe Carles, Médéric Collignon, Jöelle Léandre) en présents.

28 Avril 2012 : Deux feux-follets à Paris sur la péniche « A l’improviste », quai de l’Oise : Elise Caron et Edward Perraud, et puis des invités … Et du beau monde d’après les échos … Heureux mortels présents à la soirée, racontez-nous, utilisez vos imaginations interactives pour nous décrire, entre autres, les ébats sonores de ces deux-là, que le festival connaît bien.

15 Juin 2012 : Les Bâtardises à Landeronde (85) : Edward Perraud, aussi fringant (sans chapeau) que le Chapelier Fou des illustrations enfantines (qui a une idée bien arrêtée du temps), enflamme le jardin des créations de couleurs inédites, baguettes, pinceaux, samplers en mains : l’homme fait musique.

30 Juin 2012 : Les Bâtardises au Prieuré Saint-Nicolas des Sables d’Olonne : Alexandra Grimal  apparaît soudain de derrière une grande toile-miroir où sont projetées des images, et déambule en jouant avec les œuvres exposées : s’engagent un duo avec Icare, corps de grillage  grandeur nature du plasticien Pierre-Augustin Marboeuf suspendu dans l’espace, qui renvoie ses images mouvantes sur les voutes du Prieuré (il avait accueilli l’extraordinaire duo Joëlle Léandre-Vincent Courtois l’année dernière), puis une étonnante improvisation sur la musique aléatoire d’une des boites à musiques à dentelles (de métal pour celle-ci) imaginées et conçues par Alice Pilastre. Un monde de merveilles quelque peu chahutant vers la fin de cette soirée de vernissage où Alexandra Grimal n’hésite pas plus à se confronter aux œuvres inconnues qu’aux spectateurs-auditeurs qu’elle peut approcher de façon confondante.

26 Juillet 2012 : Retour à Ithaque (après dix ans d’errements?) : Longeville-sur-mer, 18h30, ouverture officielle (?) du festival : Pique enfoncée dans l’herbe sous un cerisier sauvage du jardin de la Poste (parce qu’il fait enfin beau), Didier Petit offre son concert au festival (c’est l’année des cadeaux), affûte son archet de violoncelle et sa voix, égrène ses suites baroques  et rappelle ses amours confuses de garçon de 7 ans : Amstrong sur la lune (Louis plutôt que Neil), la musique dans les étoiles à laquelle lui-même voudra participer (il collabore à des projets avec l’ESA, l’Agence Spatiale Européenne).

« My Generation » chanteront bientôt les Who, ou leurs survivants, à la clôture des Jeux Olympiques de Londres. Neil Amstrong nous quittera le 25 Août 2012 à 82 ans.

Terrestre et céleste, Didier Petit fait corps avec son violoncelle (le bat, l’embrasse, le malmène, à la manière d’une Joëlle Léandre), ou s’en échappe par le chant (complainte adressée au ciel ou pulsion tribale), fend l’air de son archet, fait sonner la grande cloche de sa caisse creuse en la balançant dans l’espace puis disparaît dans un « Don’t Explain » du bout des lèvres.

Un bis entraîne la jeune Mélodie Génadinos au violon dans les contrées imaginaires de Didier qui se lève et se rapproche d’elle, violoncelle et archet en mouvement, pour fondre leur improvisation.

Il y a une âme de troubadour chez ces joueurs de cordes qui chérissent le voyage.

27 Juillet 2012 : Théâtre de Verdure, Les Sables d’Olonne. 21h30. Ouverture des Jeux Olympiques de Londres. La note est donnée. Des Dieux et des hommes. Nos héros mythologiques sont aussi humains.

Sylvain Kassap présente les musiciens comme des athlètes, quelque chose dans le style : saut à la perche pour Didier Petit, violoncelle ; triathlon pour Hélène Labarrière, contrebasse ; 400 mètres

pour Edward Perraud, batterie ; poids moyen pour lui-même, clarinettes (Sylvain corrigera).

La tendance est à la transe modale : duo batterie-clarinette basse, bientôt rejointes par la contrebasse bourdonnante et le violoncelle aérien. S’enchaînent des suites ciselées aux ouvertures libres, que le chant de Didier projette dans l’air apaisé d’un soir de goélands, un hommage tonique d’Hélène à Robert Wyatt, une composition d’Edward aérée qui palpite sous sa main de poète. Puis vient une suite aux accents tendres de la clarinette en si bémol qui s’emballe bientôt sur la rythmique implacable du batteur – secondé par la contrebasse puissante — que plus rien ne semble pouvoir arrêter, quitte à déborder sur le temps … pour mieux rebondir l’instant d’après. Didier chante et engage une joute avec Edward : archet et baguette fendent l’air qui les sépare. Sylvain joue avec les mouettes (des goélands), les remercie, et souhaite longue vie au festival(!).

En guise de bis, une ritournelle détraquée par la batterie joyeuse d’Edward laisse respirer le silence (des mouettes rieuses). Les applaudissements claquent et quelques spectateurs des premiers rangs se lèvent d’enthousiasme. Henri Texier apparaît, casquette vissée sur le crâne, barbe généreuse. A vendredi prochain pour le trio RST.

28 Juillet 2012 : Musée de l’Abbaye Sainte-Croix (avec les Amis du musée), Les Sables d’Olonne, 18h : Vincent Courtois et Jeanne Added touchés par la grâce. La petite sirène Rémoise est de retour. Vincent aussi, de Bretagne, toujours prêt à troquer son archet de violoncelle contre une canne à pêche, ou bien le contraire ?

Chemisier blanc, jupe droite et hauts talons noirs, rouge à lèvres coquelicot, Jeanne à la houppe chante de tout son corps, de toute son âme. Ils jouent ensemble les songs de leur vie (la culture anglo-saxonne de Vincent et Jeanne est une évidence), à voix nue, à cordes nues, sans miroir, dans une proximité intimidante avec les œuvres de Victor Brauner et les auditeurs, plus que spectateurs, médusés, qui osent à peine les dévisager (quelques pans de murs coupés dérobent d’ailleurs certains regards et donnent au lieu une allure de chapelle), et l’émotion prend chacun à la gorge.

Jeanne donne cette illusion de ne chanter que pour un seul quand elle chante pour tous : « I carry your heart with meBetween the bliss and me The world tonight…  He needs me… ». Elle captive, féline, éperdument libre, lançant quelques riffs de chat sauvage, joignant le geste à la parole en griffant l’air de ses deux mains. Quand elle chante en français, l’émotion naît autant de la voix que de l’abolition de la distance avec l’auditeur qui perçoit toutes les nuances de sa propre langue et reçoit le texte de plein fouet : « Le Vin » de Brassens, « Le roi a fait battre tambour … » et Jeanne fait battre les cœurs toujours plus nombreux qui l’entourent (150 pour une capacité de 80, certains ont dû rester hors de la pièce).

Vincent veille au grain, souple et virtuose, les yeux mi-clos. Trois rappels, malgré la chaleur étouffante de plein été, dont « The Song » de John Greaves et Peter Blegvad : « All summer long, / When we were young,/

Before we’d sung THE SONG/…This was THE SONG, / A recipe, a remedy a cure… » . Toute une saison en compagnie de Jeanne, Vincent … et les autres, un élixir de jeunesse.

31 Juillet 2012 : Salle municipale, Le Bernard, 21h30 : Vincent Courtois, violoncelle lyrique (tendez l’oreille pour entendre sa voix chantée), à la palette sonore inégalée, aux compositions intenses : écoutez son « Amnésique Tarentelle », course folle baroque, ou « L’imprévu » dans lequel son instrument sonne comme une viole de gambe. Vincent, troubadour de l’élan courtois.

Un touchant hommage à un compagnon de route dans « La Visite » de Louis Sclavis, quelques accents rock, une pointe de blues, une mélodie anglo-saxonne poignante, et une pincée d’humour dans un final à la Carla Bley — gamme résolument ratée dans l’effort — qui ramène les auditeurs à la réalité prosaïque sans ambages, mais avec le sourire.

Premier concert suivi par un tout jeune Félix (cinq minutes sans pleurs), accompagné de son

Médéric de papa et de sa maman. Edward Perraud, sa femme, ses enfants, Thomas de Pourquery, Raphaëlle Tchamitchian (de Citizen Jazz), Mélodie Génadinos (qui a fait l’ouverture de ce soir au violon), et bien d’autres sont du voyage.  Quel honneur ! Quel bonheur ! La famille s’agrandit.

1er Aout 2012 : Maison du marais. Longeville-sur-mer. 19h30.

Sans doute endurcis par des jours et années de météo capricieuse, les spectateurs affluent contre toute attente, et les organisateurs jettent leurs victimes à peine consentantes dans les plates : le ciel est bas et gris, il a plu tout près, mais le soleil a fait une timide apparition quand le directeur du festival, Jacques-Henri Béchieau, a débarqué revêtu d’un tee-shirt jaune citron. Plus prudent, Henri Texier s’est aventuré aux confins de la Vendée chaudement emmitouflé dans un coupe-vent avec capuche (très breton) pour venir écouter ses amis. Vague de Jazz compte un spectateur de plus. Accompagnée d’un Christophe Marguet impressionniste à la caisse claire, charleston et cymbale, qui fut le premier homme à marcher sur l’eau il y a dix ans, Géraldine Laurent trace la route des marais au saxophone alto dans l’exercice de style incontournable du festival. Elle bat tous les records en jouant sans discontinuer sur la plus grande partie du périple ! (Elle aurait pu noyer les spectateurs, comme dans la fable du joueur de flûte, sans qu’ils s’en rendent compte. Louis Sclavis l’avait déjà tenté l’année dernière.)

De retour de cette balade en bebop, Manu Codjia entame un solo à la guitare électrique sans laisser le moindre répit : les notes tendres s’égrènent dans l’azur apaisé des têtes.

Les trois musiciens se rejoignent enfin sous un barnum pour offrir au festival son programme hommage à Charlie Parker. Le bebop revisité est roi, subtil et fougueux, voire tourbillonnant, la soirée est résolument jazz. Et comme le parrain, Médéric Collignon, ne peut rester longtemps en deçà du miroir, l’idée lui vient de proposer un bœuf, ce qui le jette illico corps, âme, et instrument sur scène. Son intervention au bugle dans un standard de Monk (« Epistrophy »)  impressionne, enflammée par les détournements rock de la section rythmique – il y déploie une palette sonore et musicale invraisemblable — et rappelle ce « Round Midnight » improvisé dix ans plus tôt avec le même Christophe Marguet aux baguettes sur un bunker de la plage de Longeville, dédié à Jacques-Henri, joué in extremis aux alentours de minuit par un Médéric aussi en retard que le lapin d’Alice (d’où la dédicace ?), mais transcendé aujourd’hui par l’esprit du Jus de Bocse.

Dans un dernier standard, son scat mené à train d’enfer laisse tout le monde sur place, sidère, pousse Géraldine Laurent et Manu Codjia dans leurs derniers retranchements. Musiciens d’exception. Scat d’anthologie.

Le mot de la fin reviendra au parrain indéfectible, toujours généreux, toujours à propos, même en villégiature (il n’était censé jouer que le 28 Aout !) qui s’exclame : « Mangez des saucisses ! », sous l’impulsion de la présidente de Vague de Jazz, Florence Savy-Hérault, emportée par l’émotion. Parce qu’il faut bien faire vivre un festival.

Une pluie diluvienne s’abat sur le marais – musiciens, spectateurs et restaurateurs en liesse massés sous les trois barnums — histoire de faire croire qu’il s’agissait d’un songe d’une nuit d’été.

2 Août 2012 : Salle du Clouzy. Longeville-sur-mer. 21h00. The Mediums et le Supersonic de Thomas de Pourquery.

Avec leur instrumentation inédite, The Mediums nous plongent dans la magie des unissons et des contrepoints orchestrés par le violoncelle de Vincent Courtois qui développe ses cellules rythmiques ou ses envolées lyriques. Les deux saxophones ténors de Robin Fincker et Daniel Erdmann se mêlent ou se répondent sans jamais se confondre, grâce à l’alchimie subtile des compositions et aux couleurs des instrumentistes qui affirment leurs identités. Acoustique de rêve forain.

 

Le Supersonic mérite son nom (qui n’a pas failli dans la salle du Clouzy grâce à ses ingénieurs du son inégalables et le matériel prêté par « Music Sun » fort à propos) en envoyant dans les étoiles les spectateurs non avertis. La paire rythmique Edward PerraudFrédéric Galliay, augmentée d’Arnaud Roulin aux claviers, n’y est pas étrangère.  Dans leur hommage à Sun Ra les six musiciens chantent — Thomas de Pourquery en tête – leur amour de la vie, leur hymne à l’amour (universel) et au cosmos (dont nous sommes partie intégrante) pour tenter d’arracher les spectateurs de leurs fauteuils (trop assujettis à la pesanteur) et faire revivre une époque d’idéalisme (utopique ?), de nouvelle frontière sans frontières (que Didier Petit n’aurait pas reniée : histoire de génération ?).

Et que dire de la « fanfare » de rêve constituée des saxophones ténor de Robin Fincker, Daniel Erdmann, et du bugle de Médéric Collignon qui ont accompagné Thomas de Pourquery, Laurent Bardainne (ces deux-là sonnent comme personne), et Fabrice Martinez dans le Coltranien « Space is the Place » de Sun Ra : six souffleurs face à la scène propulsant la musique dans les espaces interstellaires. Ontologique ?

Le rappel chanté par une Jeanne Added radieuse, impériale, Betty Boop glamour, qui tire sur la manche de Thomas à la barbe envahissante de divinité pour le remettre devant le micro et lui permettre de chanter à l’unisson avec elle, a laissé des traces dans la mémoire des  jeunes (et des moins jeunes) présents lors du concert évènement.

Dans la nuit Longevillaise, le ciel déployait ses constellations à livre ouvert.

3 Août 2012 : Salle du Clouzy, Longeville, 11h00 : Concert des douze stagiaires de Josselin Arhiman qui ont travaillé plus que de raison. Deux improvisations en compagnie d’Edward Perraud, sous le regard bienveillant de Jeanne Added, invitée en 2011 (un vrai passage de témoin) — l’occasion de croiser les timbres inédits des douze (plus un) instruments — puis une composition de Josselin Arhiman laissant la part belle à l’improvisation, au sound painting, à un groove jubilatoire façon Ducret, et cette belle faculté de construire et déconstruire le silence, en captant l’attention de l’auditoire pour l’impliquer dans le processus mis en œuvre. Au final, Edward lancera : « Vous êtes des musiciens merveilleux !»

3 Août 2012 : Théâtre de Verdure, Les Sables d’Olonne. 21h30. « La mouette est rieuse ce soir »

remarque Médéric Collignon. Nombreux sont ceux qui accourent pour revivre les odyssées africaines du trio Romano – Sclavis -Texier. Certains connus, d’autres perdus de vue.

Un Texier chaleureux et volubile, un Romano qui jubile les yeux clos, un Sclavis saltimbanque qui déjoue en funambule la carte du tendre trio en phrasant plus librement.

En guise de final (mais pas de bis), un Médéric au bugle, parrain de dix ans, qui se glisse dans « Les Petits Lits Blancs » de Louis avec connivence. Musique de partage, l’enfance en héritage. Notre génération ?

5 Août 2012 : De retour au Théâtre de Verdure des Sables d’Olonne, comme Henri Texier en spectateur attentif, ou Frédéric Goaty en directeur de la rédaction de Jazzmagazine-Jazzman fraîchement embarqué, un an après. Heure incertaine.

Elise Caron, autre petite-cousine facétieuse d’Alice, nous entraîne des deux cotés du miroir : touchante et lumineuse quand elle se métamorphose en fleur, chante son arbre (« génial et logique » où ses ancêtres jouent dans les branches), les rides, et Eurydice (par delà le miroir des enfers) ; fine mouche quand elle glisse sur les mots entre les chansons, parfois jusqu’à l’absurde, et déclenche des rires fous. Elise pétrie de bon sens autant que de non-sens aurait-elle bu un élixir de jeunesse concocté par la boulangère swinguante en diable de son final euphorique ? Tout semble n’être que jeu pour elle, et pourtant quand elle chante, accompagnée de ou accompagnant son indispensable Denis Chouillet au piano ou à la flûte, c’est le vingtième siècle impressionniste de Ravel et Debussy qui affleure. Joyeuse ou nostalgique, elle a le sérieux des enfants qui rêvent en plein jour.

 

Les deux comparses de Donkey Monkey, Eve Risser, piano, Yuko Oshima, batterie, ne tardent pas à mettre le feu aux poudres dès leur apparition sur scène avec leurs polyrythmies explosives et leurs interventions vocales facétieuses. Duo bondissant pop jazz manga  au féminisme revendiqué (ça tombait bien), invitant Jeanne Added à chanter à l’arrache (« Ask me now »),  ne cachant pas leurs goûts iconoclastes dans une version décapante du  « Can’t get my motor to start » de Carla Bley, puis  dans un bis (réjouissant) annoncé « débile » (encore une histoire de « voi/ture » à deux pistons vocaux), avant de convier Denis Chouillet  et Elise Caron à un délire répétitif à quatre mains  qui  culmine avec le refus de cette dernière de rendre son micro.

Au-delà du non-sens festif qui régnait ce soir-là, la composition de Yuko : «Hanakana ? (Est-ce une fleur ?) » (on ne quitte pas le jardin) a déroulé ses volutes répétitives (le piano « préparé » était rempli de vibromasseurs) à partir du silence pour atteindre un paroxysme libérateur ponctué de paroles psalmodiées lancées en syncopes aléatoires et mises en écho par un sampler,  comme pour donner naissance à une grand lotus musical, ou peut-être à cet arbre japonais dont les prières déposées par les fidèles volent au vent. Comme un jardin des merveilles.

6 Août 2012 : Jardin des merveilles fleuries de Mathilde et Florence, La Guilbaudière, Longeville. 20h00. Soirée cabaret champêtre sur invitation ou inscription. Il a fallu refuser du monde. Double scène sous double tivoli blanc mariage. Les invités surprise se pressent. Jeanne Added déambule entre jardin et maison, autant Pénélope que Télémaque, maîtresse des lieux à la voix de velours. Elle semble de retour chez elle.

On installe une batterie de dernière minute. Imperturbables, Boris Darley et Yves « Chonchon » Chauveau veillent au son. Tandis que les restaurateurs bénévoles disposent leurs quiches, leurs tartes, leurs boissons, et leurs brochettes confectionnées avec amour par un après-midi d’été menaçant sur le feu, Jazzette, jeune chatte noire et blanche espiègle, mascotte du festival, pose ses pattes de velours sur les genoux des spectateurs. L’humeur est bon(ne) enfant.

Les flûtes virevoltantes de Joce  Mienniel, premier invité surprise, ouvre la soirée. Alexandra Katridji, accompagnée de Mathieu Bélis au clavier, enchaîne son tour de chant sensible.

En l’absence de François Bon, bien présent dans le livre des dix ans de Vague de Jazz, Dominique Pifarély se lance seul au violon acoustique dans des improvisations expertes et généreuses, convoquant l’esprit de l’écrivain-lecteur gourmand.  Il est rejoint par Joce Mienniel pour quelques dernières improvisations virtuoses qui s’emballent et emportent les spectateurs attentifs. Le moteur à particules est enclenché mais la pluie joue les trouble-fêtes.

Après une pause d’une quinzaine de minutes débarquent les deux joyeuses drilles de Donkey Monkey qui allument les étoiles sur le champ. Eve Risser au clavier trafiqué et à la guitare poupée Barbie couverte de scotch multiplie les embardées comiques. Duo hypersonique.

Jeanne Added apparaît, élégante, féminine, chemisier beige de mousseline à volant vertical, et babille à propos de sa basse (incisive, douée d’une pulsation intérieure manifeste), sa nouvelle pédale (qui la dédouble avec bonheur), ses trois nouvelles chansons, en toute confiance et confidence, aussi à l’aise qu’un poisson dans l’océan.

Les spectateurs se resserrent. La qualité du silence en dit long.

Elle ose tout, prose et poésie, rock et Renaissance, avec ce je-ne-sais-quoi troubadour transporté(e) du 16e au 21e siècle, et rallie tous les suffrages, sauf peut-être ceux des auditeurs qui n’ont pas encore saisi sa sensibilité anglo-saxonne et butent sur le sens de ses paroles. Qu’ils écoutent attentivement la mélancolique complainte de l’amour perdu de Camden Town de James Elroy Flecker (1911).

Elle invite à deux reprises Eve Risser à l’accompagner, dans un tendre duo chanté, puis avec Yuko Oshima à la batterie dans un final magistral au cœur battant – extrait d’un poème de John Donne (1572-1631), contemporain de Shakespeare, sur la séparation (des corps, mais pas des âmes), au titre sobre révélateur : Song — qui voit toutes les têtes marquer le temps à l’unisson.

Pour « la fête » (dixit Jeanne) et la route, les spectateurs emportent une « Little Red Corvette » débridée du Prince. La petite protégée de Vague de Jazz en 2008 devenue égérie (le mot de Jacques-Henri Béchieau) en 2012 n’en finit pas d’étonner. Quel breuvage, quel champignon a-t-elle goûté au jardin ?

La petite troupe des musiciens du soir entonne un éloquent joyeux anniversaire pour les dix ans du festival. La nuit encore jeune peut commencer.

10 Août 2012 : Théâtre de Verdure, Les Sables d’Olonne. Heure incertaine. On se presse à la Roulotte  Fish &Chips de Christine.

Journal intime joue Hendrix. Une énergie bouillonnante relayée par un Fred Gastard époustouflant au saxophone baryton, que l’on confond parfois à juste titre avec une guitare électrique. Tout est encore affaire de contrepoint et de soli déroutants (Sylvain Bardiau, trompette, Matthias Mahler, trombone). Après avoir successivement assumé le rôle du guitariste culte, les trois musiciens invitent Marc Ducret à revêtir la peau de Jimmy. Tout sourire, à la manière du Chat du Cheshire, Marc accepte humblement sans vouloir y croire. Le déluge final doit faire danser les guitaristes dans leurs tombes.

On se bouscule à la bière-pression Vague de Jazz de Jean-Paul. La nuit est chaude.

Sous le trio Marc Ducret-Bruno Chevillon-Eric Echampart, couvent le feu et la glace, dans des emboîtements fascinants de poupées gigognes, des emballements sidérants, la vitalité et la tendresse d’enfants du rock. Caroline Pottier, photographe, virevolte autour des musiciens, filet à papillons en main.

On aurait bien aimé entendre davantage la contrebasse de Bruno Chevillon dont l’intervention à l’archet a fait planer les grands oiseaux silencieux dans la chaleur d’un soir d’été qu’on eût souhaité éternelle.

Apothéose finale dans la réunion des deux trios à garder en mémoire : Une suite méga-orchestrale qui a soufflé toutes les étoiles du firmament.

Nanni Moretti d’un soir, Jean-Christophe Leullier, programmateur aux Sables d’Olonne, enfourche sa vespa et disparaît dans la nuit.

17 Août 2012 : Théâtre de Verdure, Les Sables d’Olonne. Les goélands affamés donnent de la voix. Heure incertaine. Jeanne Added joue au lapin blanc d’Alice. Yes is a Pleasant Country. Une chauve-souris virevolte dans l’air rafraîchi d’une journée de canicule. Le vent se lève et crache dans les micros. La balance brûlante (« For all We Know », …) sur fond de pétanque est oubliée.

Le trio exalté joue une musique du contrepoint, ouverte comme la pensée, fugitive ou fulgurante, dans l’intelligence des enchaînements qui se télescopent, se chevauchent au gré de l’inspiration de la voix ductile (aux yeux clos), du piano heurté, tendre ou débordant, traversé de longues phrases fluides, ou du soprano au lyrisme à peine contenu. Appropriation et déconstruction passionnantes des standards qui s’installent non dans le confort des tempi d’une époque révolue, mais la rage de magnifier le texte, une parole essentielle née de l’alchimie des sons : « This Strange Feeling », tout en cheminement aléatoire dans une contrée aux accents inquiétants, « Golden Earrings », et son tango fougueux de fête foraine, « La Noyée » de Serge Gainsbourg sobre et limpide comme l’eau de la noyade.

Une impression d’apaisement s’insinue pourtant au fil du voyage imaginé (comme le fait remarquer une spectatrice venue par hasard qui décide de rester) dans la voix flûtée de Jeanne Added mêlée au soprano de Vincent Lê Quang  (« Reincarnation of a Lovebird »), et le piano de Bruno Ruder qui laisse respirer silence et pensée entre les notes (« now all the fingers » de E.E. Cummings et son arbre de vie ; « Hörreste » de Paul Celan mis en musique par Vincent Lê Quang, et peut-être le souvenir d’une autre noyade). Un apaisement tout entier contenu dans le nom du trio et de la pièce-poème finale : Yes is a Pleasant Country sonne comme la réponse du poète américain E.E. Cummings à la Molly de la fin d’Ulysse de l’écrivain irlandais James Joyce : un OUI définitif ouvert à l’amour, quoi qu’il offre en bonheurs et en peines, à la vie, quoi qu’il advienne (Molly, comme une fleur, accepte de s’épanouir). D’ailleurs ce pays comme un jardin possède un arbre et un seul, que l’on chérit comme une famille.

 

Pour boucler la boucle d’une saison (ou deux ?), le Théâtre de Verdure a vu le retour de l’E.T.E (ex-T.E.E. Time – titre du premier album mais aussi du trio en quelque sorte — mais à quelle distance ?). On les avait quittés à l’Onyx en compagnie de Dave Liebman, on les retrouve en solitaires dans l’humidité et les vents du lieu de départ du Vendée Globe 2012.

Programme chatoyant ponctué de courses poursuites légendaires à la voilure généreuse.

Le « Voyage en Comptine » de Claude Tchamitchian en rappel est une odyssée à lui seul.

Trio équilatéral gagnant. (« A Mad A.C.E Party » Carrollienne ?)

18 Août 2012 : Chez Chantal et Didier (cuisinier hors pair). Soirée sur invitation ou inscription. La Chaume, Les Sables d’Olonne. 22h00.

Le duo trop rare Jeanne AddedMaxime Delpierre formé l’année dernière à Longeville (ce n’est que leur deuxième concert) ne manque pas de fougue non plus. Ils ont choisi le côté maison, plus authentique, mais la nuit s’annonce brûlante contre toute attente. Quelques invités surprise : Vincent Lê Quang, Andy Emler, spectateurs attentifs. Jeanne Added lâche la bride aux chevaux du désir dans une maison devenue trop petite pour la contenir,  et rejoint Maxime Delpierre sur la route de la nuit qu’ils explorent à tombeau ouvert ou en vagabonds de l’amour dans toutes ses métamorphoses : « Forever in My Life » de Prince ; « Liebe » dont le dénouement libérateur tarde ; « Don’t Explain » de Billie Holiday ; les «Golden Earrings », boucles d’or de la croyance gitane, re-dramatisées par le soprano de Vincent Lê Quang. Les auditeurs entrent dans la transe. Presque fiévreuse (elle explose dans son fourreau noir « de plastique», dira-t-elle), Jeanne entraîne Maxime (qui lance des sourires entendus) au cœur de son énergie rock, débordant de fureur de vivre (en accents rageurs) ou de douceur d’aimer (en paroles susurrées) qui tranchent sur le premier concert du duo par leurs tonalités passionnées. La guitare perlée de Maxime s’engage sur tous les chemins où Jeanne s’aventure, qu’ils soient âpres ou buissonniers, et laisse vrombir son moteur quelques instants.

La « Little Red Corvette» du rappel à la longue coda rêveuse murmurée à nos oreilles animales roule pour un temps, moteur coupé, et disparaît au-delà du miroir brûlant d’asphalte, comme un ruisseau roule limpide de réminiscences, sans briser le rêve essentiel.

Une pièce (dé)montée (par la chaleur) maison (de Marianne) étincelle de mille feux dans l’obscurité : Est-ce l’ultime gâteau-présent des dix ans du festival qui peut vous faire grandir dans l’instant ?

Les convives entonnent un joyeux anniversaire final (mais pas définitif), puis D(ame) J(eanne) Added ouvre le bal.

28 Août 2012 : Les hangars d’OCEA du port des Sables d’Olonne débordant de bateaux, le spectacle final (en attendant le 28 novembre au Grand R de La Roche-sur-Yon !) a lieu au Prieuré Saint-Nicolas, La Chaume. 20h00. Les spectateurs impeccablement rangés en file anglaise sur l’esplanade attendent l’ouverture du portail dans un soleil inattendu de fin de jour gris.

Boris Charmatz, danse, Médéric Collignon, voix. Ultime retour au jardin. En toute liberté improvisée.

Un arbre d’ombre déploie ses branchages fantastiques sur les voûtes écrues du Prieuré inondées de lumière blanche. Pays des merveilles, fruit du magicien Guillaume Suzenet. Micros et pédale d’effets sur sol de pierre nue.

Dès leur apparition, Boris fait danser Médéric qui joint le son au geste, poupée de chiffon qui bute sur une estrade de bois sans pouvoir y accéder, bascule sur le dos du danseur et grimace à volonté sous ses doigts. Médéric fait parler Boris en frappant des mains et des pieds l’estrade accolée à la scène de pierre au fond du Prieuré — lieu bientôt privilégié du danseur. Médéric fait chanter le bois d’un placard encastré dans le flanc gauche. Boris parle : un discours s’enclenche au second degré, des histoires de spectacles, de nourriture et d’enfants. Le danseur nourrit le geste. Médéric alimente le son, fait chanter Boris (qui entonne un fragment religieux en latin) avec lui sous la voûte, superpose les voix, les fréquences — hautes, basses — les rythmes — lents, précipités — avec micro, sans micro.

Boris escalade le flanc droit du Prieuré, Icare musculeux, qui choit, recueille la poussière de la pierre, s’en couvre le visage, inverse la figure — main posée au sol, corps dans l’espace — s’extirpe de son maillot de corps, entame une danse tribale frénétique. Chaque énergie est abandonnée au profit d’une autre qui la surprend …

Un micro tournoie dans l’air comme un lasso qui plane au-dessus de la tête du danseur, puis descend à hauteur d’homme. Le jeu (dangereux) consiste alors à l’éviter en courbant le corps, ou la tête, ou l’échine, avec une malice enfantine. Car il s’agit bien d’un jeu, où les enfants spectateurs ne cessent de poser des questions : pourquoi est-ce qu’il fait ci et çà ? Il a mal ? Il est drôle, c’est drôle. Certains enfants n’en mènent pas large, plus adultes que nos deux comédiens en scène. (« Qu’on lui tranche la tête !» crie la Reine de Coeur) Jeux de miroir.

Advient ce qui devait advenir : le micro percute le danseur, qui s’effondre. Médéric fait battre le cœur de Boris, au sens propre, en expert des rythmes cardiovasculaires et vitaux. Le danseur pousse des gémissements, s’empare de la tête de micro. Médéric la récupère et lui lance : s’ensuit le jeu de la balle, du maître et du chien qui mène ce dernier à s’enfuir en se frayant un passage au milieu de la foule compacte éberluée, tête de micro en gueule, à danser dans l’espace premier du Prieuré, puis à disparaître dans l’entrebâillement du portail, l’autre jardin.

Tandis que Médéric fait danser sa voix, sa tête et ses bras, à vive allure, les spectateurs balaient l’espace du regard dans l’attente de la réapparition du danseur. Médéric fait de même, s’épuise, s’arrête. Applaudissements nourris. Mais où est Boris ?

Le lourd portail de bois pivote et d’un sourire de la main, un homme fait signe : les spectateurs se ruent, Médéric en tête, qui rejoint Boris entre chien et loup sur l’esplanade du Prieuré, et tente de faire taire le concert des goélands qui les survolent en direction de l’océan. Les voix lancées en écho dans le fond du Prieuré s’effacent.

Les deux danseurs dansent avec la poussière et les éclats de lumière, décrivent des cercles, s’interpellent dans un langage qui fait petit à petit sens : Là ! Où ? Là ! … Boris tend la tête de micro à Médéric. Ils s’embrassent … et l’envie prend de s’écrier dans la nuit qui tombe et la lune qui monte comme un soleil ardent : Elle est retrouvée. Quoi ? — L’Eternité.

Jean-François Coutureau