VAGUE DE JAZZ 2013, le regard de Jean-François Coutureau

26 Juillet – 4 Août 2013

La 11ième édition de la Vague de Jazz n’aurait pas lieu, c’était entendu.

Paraphraser  Giraudoux pourtant, c’est rappeler que tandis qu’hésitations et doutes planaient sur le festival, le désir allait triompher des incertitudes et mener la danse sans faiblir durant les dix jours de combats mythiques, en ré-inventant  les lieux, du petit village (pas si tranquille) de La Chaîne à la pointe du marais de Longeville, aux vignes de Mareuil, en passant par les nouveaux canaux autour de la Maison du Marais, la salle du Bernard qui dévoilait son troisième côté, et l’inébranlable Théâtre de Verdure des Sables d’Olonne (sans verdure autre que ses platanes) ouvert à tous les vents et chants des oiseaux migrateurs, bientôt touché par un orage mémorable, réhabillé aux couleurs de l’affiche bleu-blanc-rouge du festival fraternel et paritaire qui ouvrait grand la porte à une nouvelle génération d’agitateurs de musiques.

Après l’ouverture inspirée du duo Jeanne Added-Marielle Chatain, petit bijou de chansons intimes ciselé par la voix agile de Jeanne (tournesol à la chemise d’or, qui dira :‘cela fait huit ans que je viens, et pour moi jouer ici a un sens’), bientôt doublée de celle de sa partenaire percussive et saxophoniste, ou du trille d’un oiseau niché dans un platane, la nuit chaude envahit l’agora d’où seul un point d’incandescence émerge, accompagné d’une mélopée réverbérée aux couleurs du grand nord : le saxophone de Guillaume Perret  au cornet de braise rouge déambule fantomatique dans l’espace scénique, évoquant  l’affiche de cette onzième édition, ce virus vibrionnant propagé voire propulsé par un collier de mains vibratiles (la main d’Elise Caron démultipliée), éolienne musicale chasse-nuages à l’image d’un festival idéal. Les orages d’acier du jazz-métal  en fusion débordent sans plus attendre du chaudron électrifié par les multiples pédales d’effets, et la section rythmique de The Electric Epic. Profitant de la confusion occasionnée par la profusion d’effets(!), l’invité du concert, Médéric Collignon,  trace la route au bugle et à la voix, plutôt  sobre, économe en gestes, enrichissant la pâte sonore rugueuse de couleurs chaudes, de timbres improbables majoritairement acoustiques, contrepoint subtil au déferlement ravageur qui bouillonne dans la marmite du diable. Au-dessous du volcan, les spectateurs s’amassent, pétrifiés par les quelques hurlements fulgurants du parrain du festival (qui évoquent le United Colors of Sodome du bassiste Jean-Philippe Morel) et les éclairs aveuglants de flashes intempestifs ou effets d’éclairagistes illuminés. Après quelques ballades nordiques à échos miroitants résolument tendres, des effets athlétiques spectaculaires (de grands écarts de droite et de gauche), Guillaume (mi- Thor mi- Apollon) se joint à Médéric (esprit de Pan et de Protée) en plein tourbillon, et lui montre en jubilant l’azur chancelant au-dessus de l’océan. C’est alors que certains comprennent que le ciel a pris la main : les vingt dernières minutes de concert, rappel débridé compris, avaient rapproché de la côte l’un des orages les plus violents que la mer ait porté durant l’été:  la première goutte de pluie se mêle à la dernière note , les applaudissements tournent aux crépitements , coups de tonnerre, éclairs jaillissants qui inondent la scène et la cour de terre battue où spectateurs et techniciens captifs courent en tous sens, couvrent le matériel, cherchent vainement abri, détrempés dans l’instant. Le déluge dura longtemps. L’arche des musiciens avait rompu les amarres. Les badauds erraient à la dérive, se pressaient sous les maigres auvents détrempés, sous le porche des hôtels, des restaurants. Certains, rendus fous par l’orage, se jetaient dans la lave des mares pour y danser une nage illusoire…

 

A point nommé, à propos de la musique brûlante du trio Eve Risser-Benjamin Duboc-Edward Perraud (il fallait voir Médéric  — qui venait, presqu’incognito de les présenter : ‘vous me reconnaissez ?…’ — s’éventer avec  son programme), un spectateur-marin chevronné  glissera à l’oreille ravie de ses voisins un rafraîchissant : « c’est comme l’orage, ça approche doucement …»

Dans cet éloge de la lenteur, l’acoustique des grands songes ECM semble planer au-dessus des têtes. Sauf qu’il s’agit bien d’un tout acoustique, piano préparé compris. Quant au dialogue (ou trilogue) en perpétuel souvenir et devenir, crescendi-decrescendi intuitifs, nourri comme un feu,  donnant la part belle à chacun, et à tous des perspectives insoupçonnées, il fit penser à certains, quand d’autres en étaient déboussolés, qu’ils avaient assisté à l’un des périples les plus enivrants du festival. Les auditeurs réclamèrent un encore … ‘Intense’ fut le mot qui se propagea jusqu’aux lèvres mêmes d’Edward, quand Eve parlait d’ ‘amour’, tandis que dans la salle du bar, Raymond Boni, à peine débarqué, entamait un festin de fruits de mer et autres délices improvisé par Dédé

Raymond Boni ouvrit la garden party de La Chaîne, méconnaissable sous son habit de festival, fruit du travail (‘à la chaîne’, répété à l’envi) des petites mains pas seulement bénévoles éveillées depuis la plus tendre aurore.  Assis devant la scène, vite affranchi du micro, Raymond s’adresse au plus petit nombre rassemblé devant  lui, citant à plusieurs reprises le trompettiste Don Ayler (frère d’Albert) comme inspiration, tant pour ses envolées à l’harmonica, que les jeux de textures inouïes de sa guitare métissée. Les oreilles captives s’apprivoisent. Une pluie de flashes inopportuns crépite bientôt, comme la veille, sans qu’aucun ne parvienne à capter l’âme du son. Un écho téléphoné s’invite au rappel : par un méchant revers du vent d’Ouest, le camping avoisinant lançait sa soirée karaoke…

‘Le camping, c’est que des tantes’, s’écriera Médéric dans la nuit bruyante. Si seulement, parrain !

Respect émerveillé au Théo Ceccaldi Trio (l’une des bandes fructueuses du Tri Collectif) qui a réussi l’exploit de jouer avec, plutôt que contre, éclipsant les fréquences les plus nocives en feignant de les intégrer aux tempi de chacune de ses pièces pour mieux les faire oublier. Exercice de concentration partagé, jeux de cordes soli virtuoses, unissons décapants, compositions chausse-trappes, les Capuçons du jazz fougueux (Théo cheveux au vent), et leur guitariste, Guillaume Aknine, aux coups de griffes acérés, se sont faits prier pour le rappel délicieux écrit de main de maître violoncelle par le frère cadet, Valentin, qui aurait mérité l’attaque d’un camping importun en rase campagne.

Quand Emilie Lesbros débarqua sur scène, seule, avec guitare, violon et chapeau, le karaoké battait son plein,  voix de travers à tue-tête, forçant la soliste à s’interrompre longuement entre chaque chanson, le blues au cœur, la révolution tranquille dans les mots, les cinq dernières minutes dans un silence retrouvé lui donnant l’occasion de faire chanter le public acquis à sa cause désespérante.

La conférence des oiseaux du jazz orchestré par  Frédéric Goaty de Jazz Magazine, micro et ordinateur musical en main — ces oiseaux tropicaux  que l’on s’échangeait, comme il se plut à le rappeler par maints exemples éloquents, en nature ou en échantillons dans la deuxième moitié du vingtième siècle –rassembla à la Maison du Marais une foule plus dense que la météo ne le laissait présager, qui devait s’abriter sous le surplus de barnums montés à la hâte à la première averse de la soirée, mettant un terme au discours sereinement exalté et rendu compatissant du ménestrel  zélé.

La désormais mythique promenade en plate le long du marais fut annulée, remplacée in extremis, entre deux averses, par un duel aérien entre un danseur de corde, Josselin Disdier, et sa corde humide tendue au-dessus d’un bras de marais tandis qu’à quai, sur une berge verdoyante, telle une femme de marin, Elise Dabrowski entretenait le dialogue de ses cordes  métalliques et vocales : deux oiseaux de paradis parés pour l’envol  — le pantalon miroitant de l’acrobate torse nu, Icare en quête d’apesanteur, le chant de la diva aux intonations d’une Flûte Enchantée (souvenez-vous Louis Sclavis entre deux rives)– finalement  retenus au sol par l’intempérie…

La surprise de la soirée, non programmée, vint du Tri(o) Collectif de la veille augmenté de deux compères, Gabriel Lemaire, saxophoniste,  et Florian Satche, batteur volubile (échappés de  Marcel et Solange à écouter sans délai) qui s’invitaient  à la fête : les Toons, avec leurs sept pièces à tiroirs dédiées aux sept nains, enchantèrent par leurs embardées salutaires les spectateurs entassés sous les étroits barnums.

Les rescapés de la promenade fluviale avortée, Vincent Peirani et Emile Parisien offrirent un concert qui resserra les rangs de téméraires  et médusa les anciens dans leur déambulation nocturne : fluide et limpide, l’eau ne coulait plus du ciel mais des instruments qui racontaient la musique du vingtième siècle jusqu’à faire danser les belles des bals à flonflon. Le duo Portal-Galliano affleurait par instants  à la surface des esprits. L’été était de retour.

Le même Vincent Peirani charmait tous les cœurs et les oreilles le lendemain dans la chapelle bondée du Sacré Cœur des Sables d’Olonne en égrenant un chapelet de mélodies poignantes d’où ne manquaient pas le tournoyant  ‘Indifférence’ de Tony Murena, ou le  véloce ‘Frevo Rasgado’ d’Egberto Gismonti exécuté avec maestria. L a ‘Chanson d’Hélène ‘(Romy Schneider dans Les Choses de la Vie) plongea la multitude dans l’extase.

 

Au fil des concerts, du solo au duo au big band, la palette d’Elise Dabrowski, invitée d’honneur, toute en concentration joyeuse sur l’affiche bis du festival déployée dans la ville des Sables, s’est assouplie. D’abord conquérante, en élégante walkyrie sur le pied de guerre, menant un unique combat (non dénué d’humour et d’audace), Elise s’est lancée dans l’exploration des territoires à tâtons, à la manière d’un Roi Lear, l’oreille aux aguets, traquée par l’auditoire qui la découvrait. Confrontée à Alexandra Grimal au soprano, tour à tour fluide, flamboyante et espiègle, qui la déjoue en détimbrant, elle frotte ses cordes avec bonheur. De ses hésitations naissent les instants gracieux. Elle est le grain de folie du songe Monk-Ellingtonien de Denis Charolles (aux solistes épatants) quand sa voix déborde en vocalises tonitruantes (avec déraillements à la Nina Hagen), hors temps.

Dans un duo époustouflant présenté par le galant gallois John Greaves, Joëlle Léandre et Elise Caron rejouent le combat des walkyries initié par Elise Dabrowski dans un déploiement lyrique atteignant un paroxysme inouï, les deux guerrières se toisant, bras, archet et ton menaçants, nouveau sortilège rompu par la parole péremptoire de la maîtresse des cordes, un ‘Ok stop’ (ou expression du même tonneau) jeté sur le ring avec aplomb.

D’entrée de jeu, la contrebasse vibre d’effroi dans les mains puissantes de Joëlle Léandre, emplit le volume entier de l’édifice. Les boyaux sont assujettis, les accords d’une mélodie profonde enveloppent l’auditoire subjugué, entraîné dans un ailleurs qui en promet d’autres.  C’est le monde d’Alice, en perspectives trompe-l’œil mais prégnant à en perdre la raison : l’arbre, c’est génial et logique, chantait Elise Caron à propos de ses ancêtres. Ici, l’arbre, près duquel Alice rêve, c’est la contrebasse. Elle annonce les psalmodies apaisées d’Alice-Elise et l’on doit, malgré l’air raréfié, fermer les portails de la chapelle d’où proviennent les rumeurs d’une ville, au grand soulagement d’Henri Texier venu se couler dans cette folie joyeuse. La chapelle donne corps aux improvisations du duo. Puis c’est la flûte d’Elise qui sert de filtre à l’épanouissement d’un hymne déchirant, profane et sacré, comme échappé d’un film de Kusturica. Le temps d’une homélie (d’Elise) sur fond de recette de cuisine (de Joëlle), entrecroisement de paroles coupées, relancées, juxtaposées, scandées — la voix humaine en pédale d’effets — et une mémoire palimpseste  s’achève en peau de chagrin dans un ‘j’ai bientôt fini’ hilarant de la contrebassiste qui n’aime rien tant que trancher dans le vif et annoncer ses effets. Vous imaginez la suite.

Le sens du voyage  nous est revenu avec le quartet d’Edward Perraud dans son « Synaesthetic trip », quand les sons et les couleurs se répondent, les correspondances aveuglent et Baudelaire apparaît sous de vivants piliers, ici ceux du Théâtre de Verdure remis de l’orage épique. Edward personnifie la synesthésie à lui seul, homme-cheval  aux couleurs de l’arc-en-ciel projeté dans l’infini ondulatoire.

La balance sur fond de pétanque ensoleillée est menée tambour battant, Edward teintant d’accent   québécois ses remarques à l’indispensable maître du son sans lequel rien n’advient, Boris Darley. Le quartet imprime son rythme aux joueurs de boules rondes. A l’heure du concert, Elise Caron, tenue de présenter le quartet, fait l’éloge de la vacuité et déclenche des vagues d’incrédulité par ci, d’hilarité par là, avec son air de ‘rien’ insistant. L’épopée joyeuse s’enroule autour de la trompette de Bart Maris, doux flamand rêveur, qui connaît tous les recoins du pays à conquérir et use du pédalier de vitesses et de coloration, élargissant ou restreignant l’espace à la manière d’un coloriste oriental. Souvent discret au piano, Benoit Delbecq, s’aventure parfois bien au-delà des contrées traversées, s’ingéniant à révéler le sentier dérobé à l’ouïe des mortels. La contrebasse d’Arnault Cuisinier  est un boitier de vitesses supplémentaire qui peut ralentir de façon surprenante la course du quartet, comme dans ce ‘Mânes’ de bastringue où l’archet frotte avec obstination le corps boisé de la contrebasse, tronc mort empêtré dans les eaux limoneuses du Mississipi à hauteur de la fanfaronne Nouvelle Orléans. Sa composition ‘Tao’ nous plonge dans les cales vides d’un navire, où la mâture résonne et la coque craque, ou dans le ventre d’une baleine familière des profondeurs. De retour à l’air libre, le périple s’achève dans une lente ballade nostalgique (‘Carnation’) qui virera bientôt à la lollipop tonique (avec effets vocoder) que l’on réserve aux enfants sages sur les champs de foire. Les comètes Eurydice et Céleste sillonnent l’espace de l’avant-scène en vitesse pure. Dans un coin d’ombre en bord de scène, Florence H. danse dans sa jupe d’été. En rappel, le ‘Xiasmes’ de l’ouverture, horlogerie dynamique à  énergie statique, rappelle aux oublieux que le temps s’écoule. A insérer dans les mémoires. Bain de jouvence autour de minuit pour les mémoires incarnées.

Au petit matin se rassemblent les huit membres du stage d’initiation à l’improvisation dirigé par Josselin Arhiman.  Yves Chauveau dit ‘Chonchon’  tend un micro à la délicate voix d’Ilana soutenue par la marraine de l’année Elise Caron qui éveille les mélodies. La musique de Josselin Arhiman, toujours intrigante, emprunte au sound painting ses unissons de soutien aux solistes, et surprend par ses emballements festifs  ou ses silences éloquents.

Hors-champ, à l’aplomb des vignes de Mareuil-sur-Lay, un délicieux chœur de jeunes filles tressent des miniatures (composées par Marc Ducret) et des œuvres sur mesure, de leurs mains ou paroles virtuoses et facétieuses posées sur leurs flûtes et violoncelle, voire lancées au visage de leur partenaire. Elles y cultivent les énigmes que l’auditeur attentif se doit de résoudre, telle l’identification d’un personnage caché dans l’une des voix du récit. Elles se nomment Noémi Boutin et Sylvaine Hélary. Dans un duo pour baffes dialogué dont la violence percussive s’impose, elles atteignent la part d’enfance blottie dans chaque spectateur qui jubile. Les vins de la vigne rafraîchiront ou réchaufferont leur amitié avant la prochaine joute poétique. Sous la voûte éthérée, le reste est silence.

Ce sont ces délicieuses impertinentes qui ont annoncé la veille en chœur alterné et vers quasi rimés la nuit saturnienne de John Greaves. Les voix convoquées de Dylan Thomas, Peter BlegvadPaul Verlaine, John Greaves, Emmanuel Tugny, Jeanne Added, Elise Caron, s’incarnent, en duo, trio, quartet, unisson, dans leurs langues respectives. Tension et émotion, comme des intuitions de mortalité, affleurent sous les doigts et les voix des cinq musiciens (Guillaume Roy à l’alto, Olivier Mélano à la guitare), libérées dans la partie finale consacrée à la vie de Verlaine, magnifiées par les unissons d’Elise et Jeanne qui annoncent les funérailles du poète. L’énigmatique ‘Kew. Rhône’ dialogué de John et Jeanne à l’issue gaiement métaphysique, l’appel tendre de Jeanne à la lune, la mort du poète reprise en chœur, tournent nos regards terrestres vers la voûte étoilée qui nous contemple. ‘The rest is silence’ chante John Greaves après Shakespeare. Comme une absence.

Jean-François Coutureau

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