VDJ 2010.
« C’est le son de Vague de Jazz », « c’est le son de chel-mi, c’est le son d’Andy Emler… » Le phrasé déroulant pied au plancher, le point levé (cf. la photo de Caroline Pottier reprise comme affiche du Festival), Dgiz – trublion slammeur de première classe – a concentré dans ce refrain scandé presque tous les soirs l’énergie et la fête qui ont déferlé pendant toute la semaine Sablo-Longevillaise du festival Vague de Jazz. Si Vague de Jazz est cette grande fête partagée par tous (spectateurs, musiciens, bénévoles), cette année c’est une fête de très haute-voltige puisque VDJ signifient d’abord les trois Victoires du Jazz 2010 réunies sous la même bannière, j’ai nommé : Andy Emler, Médéric Collignon et Elise Caron.
Mais pour que la fête prenne, il faut d’abord un magma musical bien garni, c’est-à-dire, que la zik-mu soit branché sur le 220 volt, sur le risque et le « pas prévu ». Illustration. Samedi 7 août, 11h30, espace culturel du Clouzy à Longeville. Melody Génadinos (16 ans) va bien vite apprendre que tous les matins du monde sont sans retour, puisqu’elle s’élance alors en duo avec un des maestro de l’improvisation Andy Emler. Ce duo piano/ violon est un pari musical qui ne repose pas sur le calcul mais uniquement sur l’envie de risquer, de tenter d’ouvrir à deux un concert d’impro avec sa teneur propre. Les variations non contingentes d’Emler au piano, ici et là une Chopinade, un Beethoven ou encore un thème tiré de sa propre besace (son trio Tee ou le Mégaoctet) soulignent bien le fait que le risque est pris en connaissance de cause, chaque musicien porte avec lui sa « propre musicalité ». C’est là que le « pas prévu » intervient, Collignon les rejoint pour les plaisirs de bouche ; chant et bruits vocaux accompagnent la fin du set. Le risque alors c’est d’abord ça, écouter l’autre (s’ouvrir à l’autre) et jouer de son écoute : forme générale qui a prévalu dans tous les concerts du Festival. Mais le risque est aussi un boulet rouge portant avec lui un autre effet pour le Festival puisque sans la bénévolture et la volonture toujours affichée de proposer des musiques inédites qui ne discrimine pas les petits portefeuilles, ce vaisseau qui ne connaît pas vraiment d’amiral sinon deux têtes de proue Jacques-Henri (dit « Jack ») et Florence (dit « Flo ») aurait déjà sombré dans les limbes du paysage vendéen.
Mais revenons à la fête elle-même. Premier soir de cette semaine endiablée : mercredi 4 août aux Sables d’Olonne, salle des Atlantes. Alors que le vent frais d’un ciel bien chargé frappe le remblai des Sables, la salle elle, est presque pleine (plus de 500 spectateurs) pour accueillir, on le devine, el senor Michel Portal. Le concert s’ouvre sur un trio à fort caractère « Journal intime » qui, de « l’horloge du génie » (composition de F. Gastard) à J. Hendrix en passant par Shostakovitch dégourdit les oreilles les plus incrédules et les plus sèches pour séduire son monde. Portal, avec l’entrée fracassante de son trio (un « Pastor » endiablé) balance le « tout est pourri » inaugurale de Dgiz aux oubliettes : aucune actualité macabre, gluante et politicienne ne peut vous reprendre en cours de route. Clou de la soirée l’inviture de V. Peirani pour, entre autre, un « Distira Lanoan » mémorable… Retour de Dgiz pour un quintet éphémère au refrain tout trouvé : « c’est le son de chel-mi, c’est le son de Vague de Jazz »…
Jeudi 5 août, le Festival migre pour la Maison du Marais : au menu Thomas de Pourquery + Médéric Collignon sur une barque pour une balade musico-aquatique dans les marais. En entrée, les djeunes de VDJ avec le trio d’Alexis, François, Corentin, contrebasse/guitare/hautbois. Pour celui qui affirme avec énergie que le jazz, ce n’est plus une esthétique distincte et spécifiée mais d’abord une manière d’être « Je suis jazz », Médéric Collignon (parrain du Festival depuis sa création) armé de son mégaphone accompagné de Thomas ont musiqué jusque dans l’eau : le grand plongeon dans les marais compte à présent dans les annales du Festival que les quelques 370 spectateurs ont suivi sans se mouiller, le sourire aux lèvres.
Vendredi 6 août, le Festival prend ses quartiers à Longeville le midi avec Josselin Arhiman et Franck Cadet, deux jeunes pousses à suivre… Pour le soir, c’est « Das Kapital » qui remplit le théâtre de verdure des Sables. Public conquis, comme quoi, ce n’est pas seulement les non-capitalistes qui auraient / ont apprécié le programme de ce trio dynamique jusque dans une reprise de « l’Internationale ». Là encore et comme souvent, Dgiz irradie le public pour introduire la soirée de sa verve « poésie instantannée » ou du « maintenant », et là encore le concert n’est jamais qu’un simple concert… Collignon et Echampard entrent en scène pour un interlude « pas prévu » d’avant « Das Kapital ». L’imprévu règne comme la forme et la matière de chacun des concerts, comme un espace ouvert où d’abord ce sont les musiciens qui décident de la soirée et lui donne son épaisseur, l’envie de jouer et de s’amuser prime : c’est là la marque de VDJ.
Samedi 7 août, le sol a tremblé à l’espace culturel du Clouzy de Longeville (et plutôt deux fois qu’une !) Après l’impro du midi offerte par Génadinos et Emler, deux formations attendues : le Mégaoctet et Linnake. La soirée commence avec un resto improvisé à ciel ouvert où près de 190 personnes ont pu déguster la cuisine du très dévoué « Dédé » local (avec l’aide de toute l’équipe de la bénévolture). 21h sonne l’entrée du Mégaoctet qui aura pour inviture Elise Caron. Au programme, le répertoire primé aux Victoires du Jazz « Crouch, touch and engage ». Rapidement la partition ne devient plus qu’une super-structure, le Mégaoctet s’emballe pour jouer avec la partition (toujours sous la direction du patron Andy Emler). L’idée du jeu est simple : différencié, multiplié les couples et les triangulaires entre musiciens tout au long du morceau pour faire accoucher des espaces à un ou des musiciens. Espace bien occupé en effet, soulignons la puissance de jeu d’Adrien Amey (sax., cf. voir Surnatural Orchestra) remplaçant P. Sellam, de M. Massot remplaçant F. Thuillier au tuba comme aussi la dévergondure endiablée du couple Echampard – Verly… Le Mégaoctet avait un atout sérieux pour mettre le feu : Boris Darley pilotait le son avec un matériel performant fourni par Music Sun, et cela depuis le début de la semaine pour VDJ. Entracte sous le ciel étoilé, laisser reposer les oreilles avant l’entrée de Linnake, car comme l’annonce J. Added : « De jazz, c’est pas vraiment ça… » Groupe de J. Added, ce trio rock déteint avec le Mégaoctet, reste que comme Rage against the machine ou Nirvana, Linnake, c’est d’abord un son identifiable, son rêche et dur comme la réalité. Devant le bar, le dancefloor ne compte plus les pieds nus, « on ne peut que danser là-dessus… » Thomas de Pourquery, appelé à l’inviture par la commandenture Added, termine le set avec eux, pour un final festif tout en voix !
Dimanche 8 août, deux trios clôturent cette semaine musicale intense, riche et plurielle à Longeville. Hélène Labarrière (Trio Plus) écrit pour ce trio de cordes acoustique (violon, cello, contrebasse) une musique qui tire son épaisseur de toute la matière qu’offrent l’instrument et la scène ouvrant un son dense. Soulignons leur hommage rendu à Bashung, l’interprétation d’ « imprudence » ne pouvait laisser indifférent… Le trio Impro Sclavis- Poulsen- Perraud a littéralement scotché le public ; pour leur seconde prestation ce trio a impressionné par l’intelligence de ces trois improvisateurs, comme aussi par le jeu et le plaisir qu’occupe leur savante et adroite alchimie.Tard dans la nuit une centaine de musiciens, spectateurs, bénévoles commentaient avec satisfaction ces concerts exceptionnels sur Longeville.

Texte de Benjamin Bourcier pour l’équipe Vague de Jazz.

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